On remarque que, de toute évidence, la répartition des donateurs se fait en fonction de la structure de la société féodale: les artisans globalement offrent les verrières basses, les aristocrates se réservant majoritairement l'étage haut. La partie basse de la nef, lieu des laïcs, est entièrement offerte par des artisans, tandis que, autour de l'espace sacré du choeur, des clercs et des nobles se mêlent à eux.
Ces donations, conjuguées à la détermination de l'évêque et des chanoines, ont permis une construction exceptionnellement rapide. Beaucoup de chantiers de cathédrales traînent en longueur faute de continuité dans le financement. La rapidité de celui de Chartres, qui commence en 1194, après l’incendie de la cathédrale, et s’achève, pour l’essentiel, en 1221, lorsque les chanoines prennent possession des stalles, favorise la très belle cohérence du style et du programme iconographique des vitraux.
Qui réalisait la création?
Il y a ceux qui veillent à sa coloration. Le verre est coloré dans la masse, grâce à l'ajout, à la silice en fusion, de substances minérales: oxydes de cobalt pour le bleu, de cuivre pour le rouge et le vert, de manganèse pour le pourpre, d’antimoine et de fer pour le jaune.
Il y a ceux qui soufflent la pâte pour en faire une plaque de verre, que l’on découpera ensuite aux dimensions requises par la forme que l’on veut représenter. Les artistes chartrains s'approvisionnent en verre à Senonches et Longny-au-Perche. Pour chaque fenêtre il faut définir la palette chromatique, définir des alliances de couleurs adaptées à l’atmosphère du récit et à l’emplacement de la verrière dans la cathédrale (le bleu, par son pouvoir irradiant, est davantage propre au nord, le rouge, qui filtre la lumière, au midi), sachant que la disposition des couleurs a parfois une pertinence symbolique, mais qu'elle est bien plus souvent étudiée en fonction d’un effet ornemental et poétique indépendant du sens référentiel des couleurs.
Tandis que certains établissent la structure géométrique de la ferronnerie, d’autres découpent les plaques de verre en fonction de cette esquisse, d’autres enfin préparent les plombs qui seront soudés pour maintenir en place le puzzle de morceaux de verre, que d’autres artisans s’emploieront à mastiquer afin d’assurer l’étanchéité de la fenêtre. Les peintres quant à eux ont la mission artistique par excellence: celle de définir les contours des silhouettes, de dessiner expressions, drapés, détails physionomiques à l'aide de la grisaille, matière brune ou noire qui est fixée par une nouvelle cuisson.
Aucune de ces étapes préalables ne peut se réaliser sans que les artisans sachent à quoi sera destiné leur travail: chaque récit nécessite une réflexion coordonnée pour déterminer la longueur et le nombre des épisodes, les sens de lecture, les couleurs les plus adaptées à la tonalité du récit... Les histoires se suivent, toutes différentes dans leur portée politique et spirituelle, mais aussi dans leur rythme narratif: il faut adapter les ressources de la géométrie pour que les réseaux de ferronnerie rehaussent la dynamique du récit, trouver l’équilibre juste entre les fonds ornementaux et les panneaux historiés.
Il faut surtout au préalable réfléchir à la transposition des textes en images. Les sources dont on dispose sont des extraits des Écritures, des vies de saints, rédigées, pour la plupart, plusieurs siècles auparavant, parfois même des légendes transmises oralement. Certaines avaient déjà reçu des illustrations et les artistes, qui ont connaissance de ces traditions, apportent leur expérience. D'autres n'avaient été mis en images jusque là, du moins avec un tel développement. Il faut donc recourir aux textes, les synthétiser, sélectionner des épisodes, les transformer en images.
Qui le fait? Ce ne peut être qu'une œuvre de collaboration entre les théologiens que sont les chanoines et les artistes. Ensemble il leur revient de faire les choix de motifs, les accents spécifiques à donner au récit, les épisodes à développer, les modes de liaison entre les scènes, mais aussi de trouver des correspondances d’un récit à l’autre pour qu’ensemble ces chapitres écrivent un livre structuré. Plus les fenêtres sont nombreuses, plus les artistes sont contraints d’inventer des gestes nouveaux, des attitudes, des décors, de sortir des codes iconographiques limités du passé, d'intégrer des observations du quotidien. Autant de choix qui trahissent inévitablement les préoccupations du moment, celles de la vie politique, religieuse, sociale de ces années 1200. Tout parle à travers ces récits remodelés, mais aussi malgré eux: l’ordre social et sa hiérarchie, les débats préalables au quatrième concile de Latran, les conflits qui montent la population contre les chanoines, les failles personnelles de l’évêque, la réflexion théologique que suscite la secousse albigeoise, le paysage urbain où les métiers deviennent une puissance qui compte... A chaque instant donc il faut croiser les choix spirituels et idéologiques des chanoines et le savoir-faire des artistes. Ensemble ils portent à sa perfection un art du récit jusque là embryonnaire.
Ces collaborations complexes n'empêchent pas, au contraire, une certaine liberté, à la marge, des artistes et artisans. Les chantiers des cathédrales, tous ouverts en même temps en Île-de-France autour de 1200, et à la recherche de centaines de talents disponibles (les fenêtres romanes, plus petites et moins nombreuses n’avaient pas préparé à une telle explosion de la création dans le domaine du vitrail), imposent, par leur nouveauté, de nouvelles conditions de travail. Si seuls les chanoines pouvaient maîtriser un programme iconographique de l’ampleur de Chartres, il leur fallait bien néanmoins laisser une certaine liberté aux uns et aux autres dans un chantier aussi gigantesque: des erreurs d’inscription ici ou là confirment qu’ils n’ont pu surveiller l’ordonnance détaillée de chaque image.











