L'État, l'Église et les artistes pour une même quête de l'Esprit (3/4)

Le mouvement « Art Sacré » des années 50

Il ne faudrait pas croire pour autant que l’Église se désintéresse de l’art. Il existe au moins deux moments contemporains où l’Église a eu l’initiative de la création artistique. Qu’il suffise ici de rappeler le grand mouvement initié par les Pères Couturier et Régamey dès avant la guerre de 1940 et surtout après 1945, autour des années 50, avec comme épicentre de cet engagement la grande querelle de l’art sacré qui permit de confirmer le bien fondé des intuitions des promoteurs d’un nouvel art sacré en France. L’appel des artistes, bien au-delà des seuls critères d’appartenance confessionnelle, a ouvert les voies d’un dialogue fécond entre l’Évangile et la modernité. Cet appel, selon les vœux du Père Couturier, s’est fait uniquement en fonction du génie de chaque artiste. « On décida de parier pour le génie. Tout artiste vrai est un inspiré. Déjà par nature, par tempérament, il est préparé, prédisposé aux intuitions spirituelles, pourquoi pas à la venue de cet Esprit lui-même qui souffle, après tout, où Il veut ? Et tu entends sa voix… mais tu ne sais ni où il va ni d’où il vient ». Les apports de Matisse, de Léger, de Manessier, de Lurçat, de Rouault, du Corbusier et de bien d’autres ont débouché sur des créations qui ont marqué la vie de l’art comme celle de l’Église. Si Malraux a encouragé Chagall, il est à noter que l’État ne se sentait pas, à l’époque, très mobilisé pour ces innovations dans l’univers religieux, il est vrai relativement marginales au regard du nombre de chantiers sans grande prétention artistique des années d’après-guerre. Il n’en demeure pas moins que le mouvement de l’Art sacré de ces années a posé les bases d’une véritable relation entre l’art et la foi chrétienne que les textes des papes Paul VI et Jean-Paul II ont globalement confirmée. Le pari sur le génie de l’art n’est d’ailleurs pas une marque du XXe siècle, mais bien une constante de la tradition chrétienne qui plus d’une fois a marqué son époque par sa puissance d’encouragement de l’innovation artistique, et qui même ne vaut, en tant que tradition de la Bonne Nouvelle, que par sa puissance de création à chaque époque. D’une certaine manière l’État ne fait pas autre chose aujourd’hui en choisissant les artistes que de parier sur le génie afin d’atteindre un univers temporel et social (un Eprit ?) qui dépasse les contingences de l’époque.
 
Le deuxième moment où l’Église s’efforce de reprendre l’initiative est tout à fait actuel. Les démarches soutenues du Comité national d’Art sacré et de l’association Art d’Église pour découvrir de nouveaux artistes et surtout pour leur passer commande marquent ce souci de traduire le message évangélique dans les expressions les plus récentes, sans craindre d’affronter à nouveau les interrogations inhérentes à toute exploration de l’inédit. Les derniers chantiers des nouvelles églises de Paris et de province, et de façon très médiatisée celui de la cathédrale d’Évry, démontrent, s’il était encore besoin de le faire, la vitalité de la création artistique suscitée et mise en œuvre directement par l’Église elle-même. Après quelques décennies d’expériences dispersées, on assiste aujourd’hui à un regain de besoins artistiques exprimés tant pour le mobilier liturgique que pour la décoration ou l’architecture. C’est le signe d’une appétance nouvelle pour la médiation de l’art dans la quête de spiritualité et d’authenticité de la démarche religieuse.
La création artistique a par ailleurs beaucoup à gagner d’un échange plus formalisé avec les principaux acteurs religieux : une demande plus explicite concernant les fonctions liturgiques du lieu, les usages sacramentels, les références scripturaires, alimentent en fait les symboliques qui président à toute création. En rester, comme c’est aujourd’hui le plus souvent le cas, à de vagues perceptions du phénomène religieux, limite en fait la création qui a tout à gagner à se nourrir de traditions spirituelles éprouvées, même s’il ne faut pas revenir à des commandes trop restrictives, voire stérilisantes, au regard de l’imaginaire de l’artiste. La puissance de création s’épanouit dans un dialogue empreint de liberté et de fortes identités.
L’Église, dans une position moins voyante qu’autrefois, promeut vigoureusement la création artistique, ne serait-ce qu’en accueillant positivement les contributions de l’État qui rejoignent sa foi dans la création comme témoignage de l’Esprit.


L'État, l'Église et les artistes pour une même quête de l'Esprit

L'État, l'Église et les artistes : une histoire en devenir

La présentation des créations récentes des vitraux des cathédrales, outre le plaisir de s’émerveiller devant tant de créativité dans le domaine du vitrail, est l’occasion d’observer la richesse et la complexité des relations entre l’État, l’Église et les artistes.
La situation légale des cathédrales en France fait que l’État est directement concerné par le devenir de ces monuments dont il est le propriétaire. Ses interventions, en particulier pour favoriser l’installation d’œuvres de renom, sont significatives d’une volonté de développement de la création artistique dans un cadre dont le caractère religieux s’impose jusque dans la définition laïque de la République. Les interférences entre les deux sphères de l’Église et de l’État, de la religion et de la laïcité, du propriétaire et de l’affectataire, sont complexes. Il peut paraître intéressant d’en explorer les subtilités à partir de situations réelles, plus pertinentes à bien des égards que les théories sur le sujet. Cela permettra peut-être de comprendre les raisons qui poussent les uns et les autres à s’engager dans de tels programmes, mais bien plus encore de mettre à jour l’originalité de ces relations qui dessinent les contours d’une histoire en devenir.
En fait la relation se joue à trois puisque les artistes en dernière instance proposent une œuvre qui s’impose à la croisée des intérêts de l’État et de l’Église. Agissant, dans le cas des cathédrales à la demande de l’État, les artistes sont particulièrement sensibles au fait d’installer leur œuvre dans une église, porteuse d’une histoire qui les dépasse. Dans l’impossibilité de s’abstraire d’un système de contraintes établies, les artistes ouvrent des voies inédites par des créations qui porteront longtemps la double marque du profane et du sacré. Les quelques réflexions qui suivent ne prétendent pas épuiser un sujet qui évolue souvent au gré de non-dits prudents, encore moins énoncer des règles qui durciraient une situation invivable si on poussait à bout les logiques antinomiques qui ont présidé à sa naissance. Mais l’observation de ce qui se passe se révèle être un gage d’avancée sur un terrain de rencontres, de dialogues, d’hospitalités réciproques, autant de signes de la véritable création, toujours prophétie d’une réconciliation des divisions ou des catégories stériles.