L'État, l'Église et les artistes pour une même quête de l'Esprit (4/4)

La création authentique, souffle de l’Esprit

Les artistes, dans cette relation entre l’Église et l’État, sont sans doute les principaux acteurs, il leur revient de créer l’œuvre qui précisément témoigne de l’Esprit. Leur génie, commandité par une puissance différente de l’Église, du moins le plus souvent dans le cas des cathédrales ou des édifices pris en charge par la collectivité territoriale ou nationale, est appelé à s’épanouir de façon durable dans et pour l’église/Église. Mais l’indépendance de l’artiste constitue, aujourd’hui plus que jamais, la condition et la base de son travail ; acceptant bien sûr un cahier des charges et un cadre prédéterminant, il livre en dernière instance le fruit de sa liberté foncière, sans laquelle le génie n’existe pas. Les contraintes liées à la commande et à la mise en place de l’œuvre limitent cette liberté, mais d’aucune manière ne la suppriment, ou alors l’œuvre ne serait qu’une reproduction d’un modèle préexistant, étranger à toute puissance de création.
La commande publique fait en général l’objet d’un concours sanctionné par un jury, qui formule en fait des exigences minimales dans un souci de respecter profondément l’imaginaire de l’élu. Il est d’ailleurs fait appel à tel ou tel pour son génie propre. S’agissant de l’Église, la relation est plus prégnante, même si les affectataires ne s’expriment pas beaucoup directement, on l’a vu, demeure le bâtiment église qui véhicule avec lui une tradition puissante, le plus souvent encore vivante et pratiquée par ceux qui fréquentent le lieu. Tous les artistes disent avoir longuement médité dans l’espace architectural avant de se lancer dans l’aventure. François Rouan l’exprime parfaitement à propos de ses interventions dans les églises : « Il n’est pas indifférent pour un artiste d’aujourd’hui d’accepter de passer le porche de l’église. Son intervention dans un lieu de culte se pose alors comme un acte confiant et bâtisseur pour le présent, mais qui doit impérativement à mes yeux chercher à se tresser dans l’épaisseur monumentale de la longue durée historique ». Qu’y a-t-il de plus enthousiasmant pour un artiste que de produire dans une église, d’avoir ainsi la possibilité d’exposer un vitrail non seulement dans la durée mais plus encore dans le concert de plusieurs types d’expressions artistiques (architecture, musique, sculpture, etc.) ? L’œuvre dans une église est en situation et comme justifiée par sa fonction. Le service qu’elle rend à ce qui la précède la justifie et la valorise. Même limitée au seul bâtiment église, c’est l’Église avec son histoire, sa tradition, sa charge de spiritualité, qui accueille l’artiste, et l’artiste sait que son propre esprit dialogue avec l’Esprit dont témoigne l’Église. L’église offre une charge émotive, esthétique et spirituelle sans beaucoup d’équivalent.
 
La réception de ce que représente une église et de son cadre de déterminations incontournables se fait avec un grand respect, et on ne voit nulle part de tentatives pour dénaturer le lieu, au contraire. En fait ce sont essentiellement la beauté de l’espace, de l’architecture, la qualité de la lumière intérieure, la forme des fenêtres, la densité spirituelle… qui sont reçues. « Dès le début, je n’ai été animé que par la volonté de servir cette architecture telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous, en respectant la pureté des lignes et des proportions, les modulations des tons de la pierre, l’ordonnance de la lumière, la vie d’un espace si particulier ». Parfois c’est la forme de la fenêtre qui inspire, ainsi Geneviève Asse reconnaît que les vitraux de Lamballe « répondaient à une question qui l’intéressait depuis longtemps : la verticalité. Les formats des baies sont étroits et filent en hauteur. Je pouvais par conséquent les traverser d’une verticale et partager les panneaux bleus, en essayant d’y attirer la lumière et faire résonner la transparence ». En fait le plus grand nombre de réalisations actuelles exploitent cette attitude de réception des caractères basiques de l’espace retenu, attitude toute en discrétion et en réserve. Les expressions minimalistes, en noir et blanc, de Jean-Pierre Raynaud, de Soulages, de Gérard Lardeur, atteignent le sublime par cette exploration des limites du sensible, à la frontière même de la transcendance invisible. L’abstraction gagne la couleur avec Aurélie Nemours, Geneviève Asse, Jean-Pierre Bertrand ou Jean-Dominique Fleury qui interprètent l’illumination par son irisation mesurée et intense à la fois. Dans ces graphismes austères, géométriques, se lit une révélation, celle des premiers jours de la Genèse, quand l’univers émerge seulement de son état de vacuité absolue, quand il existe quelque chose plutôt que rien, quand d’infimes distinctions entre l’obscurité et la lumière annoncent les splendeurs d’une création plus luxuriante des jours suivants. Dans l’ambiance philosophique d’une pensée en proie au doute, le geste de l’artiste qui ose une création nouvelle, si minimale soit-elle, est déjà une victoire absolue sur le néant, et il faut célébrer avec ces prophètes des temps présents la renaissance d’un monde accablé par les morts, les cataclysmes humanitaires sans précédents qui martèlent nos quotidiens. Sur cette ligne d’horizon point une lumière nouvelle dans les églises, à la limite du perceptible, et pourtant totalement incarnée dans une histoire qui surmonte ces tourments dans la force de la seule création toujours vive de l’artiste. Les écritures nues de Jan Dibbets prophétisent à leur manière la Parole qui anime de l’intérieur d’une lumière blanche le désir d’un monde nouveau. Les recherches sont parfois aussi plus sensibles, et la combinaison des multiples ressources de la couleur et de la géométrie combinées (François Rouan ou Raoul Ubac, Marc Couturier) apportent déjà plus de chaleur, quand le soleil confiant monte au fil d’une confiance restaurée. David Rabinowitch ou Pierre Buraglio, savent introduire des symboles plus parlants avec trois fois rien mais aussi une perfection du geste qui dit une générosité pleine de promesses. Les vagues douces et répétées de Gottfried Honegger, les pétales ou les voiles d’Olivier Debré, les fleurs de Carole Benzakem, les multiplications de couleurs déjà baroques de Claude Viallat chantent une création soumise aux douces brises des aubes matinales.
 
Les tentatives d’images figuratives sont moins nombreuses, mais toujours dans cet esprit d’effacement devant quelque chose à voir et à comprendre qui est dans le mystère de l’invisible plus que dans le visible. Gérard Garouste, le plus figuratif, « tourne cependant le dos à l’iconographie traditionnelle pour provoquer chez le spectateur une insatisfaction par manque de sens » et ainsi exciter le travail de l’interprétation plutôt que le confort toujours de nature idolâtrique de la représentation mimétique. Jean-Michel Alberola, Gilles Rousvoal et maintenant Pierre Carron explorent des voies où la géométrie, la couleur, les formes souples laissent poindre les figures de la prière et de l’offrande.
Les propositions actuelles se veulent donc au service d’une spiritualité fondamentale, ascétique et puissante. Et sans doute les abstractions envisagées sont-elles les vecteurs d’un consensus qui ne peut s’établir pour l’instant que dans l’élimination de tout un superflu de sensibilité et de figures pour tenter de retrouver les raisons d’espérer, quand la nuit est encore tenace, une création nouvelle.
 
Dans ce qui pourrait apparaître comme un champ de tensions hostiles où s’affrontent diverses conceptions du rôle de l’État, de la tradition de l’Église, ou des fonctions de l’image, en somme des différentes définitions d’un art sacré, les artistes tracent un chemin de quête de la lumière pure et de contemplation. S’agit-il pour l’État ou pour l’Église de récupérer ces créations pour renforcer leurs prérogatives ? S’agit-il de laïciser l’art sacré ou de sacraliser les expressions areligieuses des temps contemporains ? Nul n’échappe à ces conflits d’intérêts. Mais au-delà de cette analyse un peu courte, il y a l’œuvre de chaque artiste qui renouvelle les approches anciennes et qui enchante ceux qui la découvrent avec un esprit de simplicité et d’émerveillement suscité par toute création authentique.
Dans la cathédrale séculaire, de façon emblématique par rapport aux autres églises, les différentes générations des temps passés et présents se retrouvent, et aujourd’hui surtout des croyances diverses, catholiques ou zen, agnostiques ou religieuses, occidentales ou non, profanes ou sacrées… Il faut bien considérer que ces lieux ouverts sans discrimination accueillent l’ensemble d’une humanité en quête de sens et que l’Esprit qui souffle dans des directions très diverses, anime tous ceux qui le recherchent. La création artistique fait surgir, quand elle est ambitieuse, un peuple de chercheurs qui, sans elle, évoluent de manière éparse. Il faut considérer le rassemblement provoqué par la beauté manifestée par un acte de création fort. Les Lillois ont failli détruire leur cathédrale qu’ils trouvaient atrocement laide : il a suffi d’un sursaut de foi et d’un investissement dans une finition de qualité, avec en particulier le vitrail de L. Kijno, pour renverser la tendance défaitiste en joie sincère et consensuelle.
Il faut finalement se réjouir que les trois acteurs dont on a suivi les cheminements distincts, parfois séparés, fassent naître des regards renouvelés sur l’histoire et la création. Pour l’heure, sans apaisement définitif, tant les questionnements de la contemporanéité sont violents, mais porteurs d’une vision prophétique de ce qui adviendra si l’Esprit peut effectivement souffler là où il veut.

Jean-Paul Deremble
Université de Marne-la-Vallée - Professeur d’Histoire de l’Art
Vice-Président du Centre international du Vitrail
 
Page précédente


L'État, l'Église et les artistes pour une même quête de l'Esprit

L'État, l'Église et les artistes : une histoire en devenir

La présentation des créations récentes des vitraux des cathédrales, outre le plaisir de s’émerveiller devant tant de créativité dans le domaine du vitrail, est l’occasion d’observer la richesse et la complexité des relations entre l’État, l’Église et les artistes.
La situation légale des cathédrales en France fait que l’État est directement concerné par le devenir de ces monuments dont il est le propriétaire. Ses interventions, en particulier pour favoriser l’installation d’œuvres de renom, sont significatives d’une volonté de développement de la création artistique dans un cadre dont le caractère religieux s’impose jusque dans la définition laïque de la République. Les interférences entre les deux sphères de l’Église et de l’État, de la religion et de la laïcité, du propriétaire et de l’affectataire, sont complexes. Il peut paraître intéressant d’en explorer les subtilités à partir de situations réelles, plus pertinentes à bien des égards que les théories sur le sujet. Cela permettra peut-être de comprendre les raisons qui poussent les uns et les autres à s’engager dans de tels programmes, mais bien plus encore de mettre à jour l’originalité de ces relations qui dessinent les contours d’une histoire en devenir.
En fait la relation se joue à trois puisque les artistes en dernière instance proposent une œuvre qui s’impose à la croisée des intérêts de l’État et de l’Église. Agissant, dans le cas des cathédrales à la demande de l’État, les artistes sont particulièrement sensibles au fait d’installer leur œuvre dans une église, porteuse d’une histoire qui les dépasse. Dans l’impossibilité de s’abstraire d’un système de contraintes établies, les artistes ouvrent des voies inédites par des créations qui porteront longtemps la double marque du profane et du sacré. Les quelques réflexions qui suivent ne prétendent pas épuiser un sujet qui évolue souvent au gré de non-dits prudents, encore moins énoncer des règles qui durciraient une situation invivable si on poussait à bout les logiques antinomiques qui ont présidé à sa naissance. Mais l’observation de ce qui se passe se révèle être un gage d’avancée sur un terrain de rencontres, de dialogues, d’hospitalités réciproques, autant de signes de la véritable création, toujours prophétie d’une réconciliation des divisions ou des catégories stériles.