Le vitrail, une théologie incarnée (1/4) par Paul-Louis Rinuy

Déclin et renouveau des cathédrales

Le 16 août 1904, Marcel Proust exprimait, dans un article intitulé « Mort des cathédrales », son admiration nostalgique à propos de ces témoins d’un « beau rêve d’union de la foi et de l’art » qui lui semblait appartenir à un passé révolu. Presque cent ans plus tard, en 2001, Bruno Foucart évoque au contraire « la résurrection de la cathédrale » dont il voit comme preuves récentes l’achèvement de la cathédrale de Lille, la réalisation de Notre-Dame-de-la-Résurrection à Évry, les réaménagements liturgiques suscités par le dernier Concile Vatican II et les commandes de vitraux qu’on voit s’intensifier depuis les années 1980 à Nevers, Blois, Digne ou Maguelonne, entre autres. Les cathédrales constituent de fait un objet d’histoire spécifique car, plus que tout autre édifice, elles matérialisent dans les trois dimensions de l’espace cette quatrième dimension qu’est le temps, celui qui nous est légué par la tradition comme celui que nous façonnons nous-mêmes dans nos entreprises humaines.

Même si elles remontent souvent au Moyen Âge, les cathédrales sont résolument nos contemporaines ; malgré les lourdes destructions causées par la Première et la Seconde Guerre mondiales, ou peut-être à cause d’elles, car elles ont ravivé notre attachement à ce patrimoine et imposé des campagnes importantes de restauration, les cathédrales sont devenues, à la fin du XXe siècle, un des lieux forts de la confrontation entre l’art contemporain et le patrimoine des siècles passés.

De « La Bible des Illettrés » à la théologie en acte

Ce dialogue exigeant et difficile passe principalement de nos jours par la création de vitraux, qui sont appelés à constituer, selon les mots de Michel Parent à propos de la cathédrale de Nevers en 1982, une authentique « architecture de verre » susceptible de répondre à « l’architecture de pierre » dans laquelle ils s’insèrent. Pour les artistes comme pour les spectateurs, ces vitraux sont une théologie de lumière, une méditation incarnée sur les vertus et les limites du pouvoir de l’image, du dessin, de la couleur. Mais notre époque ne peut plus guère croire à la valeur pédagogique de la création artistique, puisque le paradigme de l’ut pictura poesis a cédé la place au modèle d’un univers visuel autonome, riche de sa différence même avec le monde verbal et qui ne saurait être je ne sais quelle « Bible des illettrés ».

Nous reconnaissons bien plutôt aux vitraux contemporains une capacité à célébrer la lumière et le lieu, à magnifier l’espace qu’ils cantonnent, à « contemporanéiser » l’architecture dans laquelle ils prennent place. De Notre-Dame de Paris dès les années 1930 à Metz ou Chartres, puis ensuite à Digne et Nevers ou, tout récemment, Blois et Maguelonne, je voudrais souligner la fécondité esthétique de ce dialogue entre le verre et la pierre, qu’on aurait pu croire impossible mais qui est d’autant plus fructueux qu’il repose sur des attentes divergentes voire opposées de l’État, de l’Église, des artistes, des fidèles ou des amateurs fervents d’art contemporain. Au-delà de certains malentendus prévisibles et sans doute nécessaires, la richesse et la grandeur des réussites esthétiques me paraît indéniable. En ce domaine plus qu’en tout autre, la qualité du résultat tient assurément à l’ampleur des risques qui ont été pris et les solutions les plus sages, les plus raisonnables, fondées sur d’apparents consensus, se révèlent souvent aujourd’hui les plus décevantes.

L’histoire de la création des vitraux contemporains dans les cathédrales françaises au XXe siècle nous fait passer d’un temps de compromis, caractérisé par un souci d’adaptation au lieu, à des prises de risques plus marquées depuis les années 1980. C’est le pari, à renouveler sans cesse, d’une réinvention du passé par le présent, de la recréation de l’architecture par une lumière nouvelle, et du réinvestissement d’un monument collectif par un regard et un geste artistique singulier, unique, à jamais inassimilable.


L'État, l'Église et les artistes pour une même quête de l'Esprit

L'État, l'Église et les artistes : une histoire en devenir

La présentation des créations récentes des vitraux des cathédrales, outre le plaisir de s’émerveiller devant tant de créativité dans le domaine du vitrail, est l’occasion d’observer la richesse et la complexité des relations entre l’État, l’Église et les artistes.
La situation légale des cathédrales en France fait que l’État est directement concerné par le devenir de ces monuments dont il est le propriétaire. Ses interventions, en particulier pour favoriser l’installation d’œuvres de renom, sont significatives d’une volonté de développement de la création artistique dans un cadre dont le caractère religieux s’impose jusque dans la définition laïque de la République. Les interférences entre les deux sphères de l’Église et de l’État, de la religion et de la laïcité, du propriétaire et de l’affectataire, sont complexes. Il peut paraître intéressant d’en explorer les subtilités à partir de situations réelles, plus pertinentes à bien des égards que les théories sur le sujet. Cela permettra peut-être de comprendre les raisons qui poussent les uns et les autres à s’engager dans de tels programmes, mais bien plus encore de mettre à jour l’originalité de ces relations qui dessinent les contours d’une histoire en devenir.
En fait la relation se joue à trois puisque les artistes en dernière instance proposent une œuvre qui s’impose à la croisée des intérêts de l’État et de l’Église. Agissant, dans le cas des cathédrales à la demande de l’État, les artistes sont particulièrement sensibles au fait d’installer leur œuvre dans une église, porteuse d’une histoire qui les dépasse. Dans l’impossibilité de s’abstraire d’un système de contraintes établies, les artistes ouvrent des voies inédites par des créations qui porteront longtemps la double marque du profane et du sacré. Les quelques réflexions qui suivent ne prétendent pas épuiser un sujet qui évolue souvent au gré de non-dits prudents, encore moins énoncer des règles qui durciraient une situation invivable si on poussait à bout les logiques antinomiques qui ont présidé à sa naissance. Mais l’observation de ce qui se passe se révèle être un gage d’avancée sur un terrain de rencontres, de dialogues, d’hospitalités réciproques, autant de signes de la véritable création, toujours prophétie d’une réconciliation des divisions ou des catégories stériles.