LES SCULPTURES DES PORTAILS DU TRANSEPT
 
 

Les sculpteurs, anonymes comme les architectes et les verriers, ont largement contribué à la splendeur de la cathédrale. On a voulu à Chartres que cette sculpture dépasse tout ce qu’on connaissait jusqu’alors, en terme d’ampleur du discours et de qualité de la figuration. La pierre utilisée pour la sculpture ne provient pas des carrières locales de Berchères comme pour la construction des murs. C’est un calcaire au grain beaucoup plus fin et régulier que celui qui a servi pour l’architecture. On est allé le chercher à grand frais dans la région parisienne, dans des carrières voisines des rives de la Seine ou de l’Oise. Il a dû être acheminé par voie d’eau, au fil de la Seine puis de l’Eure.

On dénombre environ 4 000 figures sculptées à Chartres. Les deux grands portails qui conduisent aux bras du transept, composés chacun de porches tripartites, offrent au regard, dans un déploiement et une profusion uniques parmi les grandes cathédrales, la munificence d’un décor chargé de compléter le message théologique du portail occidental.

 

 

Le portail sud

Le portail méridional constitue une hymne au Christ et à son Église, dans un témoignage d’espérance en l’universalité de la Rédemption. C’est encore le Sauveur de la fin du monde qui règne à la porte centrale, mais dans une vision différente de celle du portail occidental : il s’agit d’y affirmer la victoire sur le mal, ainsi qu’en témoigne l’image du Christ du trumeau, foulant aux pieds le lion et le dragon.
L’ensemble est consacré au Jugement dernier : au centre le motif de l’Intercession, à gauche les martyrs, à droite les confesseurs, tous assemblés autour du Christ-Juge en vertu de la force de leur prière et de leur sainteté.

Le Jugement lui-même est présenté sous le signe de la sérénité, très éloigné de l’imaginaire fantastique de l’époque romane, et surtout des images simplistes d’un monde médiéval qui serait obsédé par l’exposé des punitions de l’Enfer. La Vierge et saint Jean prient le Rédempteur avec un regard de vénération, tandis que les anges portent en triomphe les instruments du supplice du Christ : c’est parce qu’il a souffert que le Christ peut juger. L’archange Michel sépare Élus et Damnés. Rois, évêques, moines et bourgeois se détournent du Créateur, tandis que les Élus paisibles chantent la gloire de Dieu.

À la baie de gauche le martyre de saint Étienne est entouré des autres principaux témoins du Christ, les saints Clément, Laurent, Vincent, Denis, Théodore, Georges, Jean-Baptiste, Thomas Becket… À l’opposé, c’est l’œuvre de charité de saint Martin partageant son manteau avec un mendiant et saint Nicolas sauvant des malheureux. Ainsi l’acte d’amour par le partage et le don de soi jusqu’à la mort par le martyre convergent pour donner son sens à la réintégration ultime des hommes au sein de Dieu.

Le portail nord

Le portail nord est consacré à l’Église, peuple de Dieu, à qui est promis la gloire de la divinisation. Sur le trumeau de la baie centrale, l’admirable statue de sainte Anne, mère de la Vierge, est entourée, aux ébrasements, des précurseurs du Christ : au cœur de l’histoire, il y a la mère du Christ, elle-même portée par l’humanité.

À la baie de droite, le Jugement de Salomon et l’épreuve de Job, signes des divisions et souffrances que traverse l’histoire humaine, et que relate l’Ancien Testament. Au tympan de gauche, les scènes de l’Incarnation montrent la naissance de l’Église à travers celle d’un Dieu qui se fait homme. Au centre, la promesse que cette histoire conduit à la gloire : l’Église est couronnée. Les voussures du porche complètent cet énoncé grandiose de l’histoire du Salut en énumérant les grandes étapes de la Création du monde, les signes du zodiaque et les activités des mois, la vie active et la vie contemplative, les Béatitudes, les Vices et les Vertus…, tout ce monde grouillant de l’humanité en marche vers le bonheur ultime que célèbre le couronnement du peuple de Dieu, symbolisée, au tympan central, par la participation de la Vierge Marie à la gloire du Christ ressuscité.

Il s’agit donc d’un programme d’une immense envergure, qui retrace l’histoire humaine, de la souffrance biblique à l’espérance évangélique, complété par celle des saints et des hommes anonymes qui prient ou travaillent, dans un discours très positif, dont la cohérence théologique globale a souvent été négligée.

Plusieurs ateliers de sensibilité différente ont travaillé à ces sculptures, dont la quantité et la qualité nous étonnent encore. Certains ont un goût antiquisant, avec des formes d’une noblesse presque rigide, en tout cas d’une belle sobriété. D’autres recherchent davantage le mouvement, osant des attitudes de contrapposto, des gestes animés, une puissance expressive nouvelle dans les visages. Sous le ciseau des uns et des autres, la sculpture chartraine atteint dans ces portails un humanisme plein de noblesse, de douceur et de maturité, signe d’une société tendue vers un avenir d’espérances.