Années 1950 : Abstraction picturale pour un chant sacré


L’art contemporain fait son entrée dans l’architecture sacrée, après la guerre, dans des églises en reconstruction ou en construction.
C’est dans ce courant, initié par le Père Couturier, que le Père Éphrem va, en 1955, entraîner son élève Henri Guérin, en l’initiant à l’art du vitrail. Ensemble, ils interviendront sur une cinquantaine d’édifices religieux.
Alors jeune peintre abstrait, Henri Guérin développe, à cette époque, des compositions à dominantes bleues et rouges, où un réseau de lignes découpe une multitude de petits triangles. Un jeu heurté de couleurs primaires, enserrées par des joints en ciment gris de largeur uniforme. Les nuances de lumière sont obtenues par de légers écaillements sur tout le pourtour de chaque pièce de verre.

Dès 1958 (église de Montlaur dans l’Aude), Henri Guérin affirme une expression personnelle. Il pratique de larges éclats, en profondeur sur un côté de chaque pièce de verre, pour obtenir des dégradés de tonalités. Sur un fond clair de verres blancs, il va décliner des nuances de tonalités de plus en plus diversifiées. Les joints en ciment s’agrandissent parfois en larges plages d’ombre vers le centre des compositions.
Une grande force spirituelle se dégage de ses créations abstraites. Seuls quelques vitraux figuratifs datent de cette époque (églises de Tanus et de Massaguel).

Années 1960 : Affirmation d'un style

Les couleurs primaires, très présentes dans les premières réalisations, bleues et rouges principalement, sur lesquelles le travail d’éclatement du verre n’a que peu de prise, sont remplacées par une large gamme de tonalités sourdes, brun gris, vert, ocre, pourpre, bleu profond, déclinées dans une infinité de nuances.
Les compositions s’animent d’élans nouveaux, traduisent des accents lyriques et un dynamisme très novateur.
Des rythmes d’inspiration végétale introduisent des mouvements obliques ou sinusoïdaux, évoquant des feuillages ou des rameaux. Un lyrisme associé à de forts contrastes lumineux créés par des tonalités sombres.
Le réseau de joints devient le moteur de cette évolution esthétique. Il s’éloigne de son seul rôle de sertissage des pièces de verre et de structure technique, pour devenir le squelette des compositions picturales, où il s’élargit parfois en masses compactes.

Le traitement de fond participe de cette même évolution, allant vers une plus grande légèreté. Au départ, il est constitué de verres blancs bullés sur lesquels s’inscrivent les compositions, comme sur une feuille blanche. Il évolue ensuite vers l’utilisation de verres colorés clairs, bleu pâle, rosés ou vert d’eau, enserrés dans un réseau de fines nervures organiques. Ce fond vient s’unir aux masses colorées soutenues qui, associées au réseau de joints larges, structurent le vitrail.
C’est le travail tout en finesse de la taille des dalles qui permet l’interpénétration de ces deux ensembles de valeurs : les forts contrastes de clair-obscur sont en effet peu à peu apaisés par les éclatements profonds des pièces de verre en bordure, pour obtenir des dégradés entre tonalités, et par l’utilisation de gammes très riches de verres d’intensités progressives d’un même ton.

Un style au service d'un lieu

Architecture ancienne, architecture contemporaine et jeux de transparence

Tout au long de son parcours, Henri Guérin a eu l’occasion de réaliser des œuvres pour de beaux édifices anciens. Il a fait de l’intégration au lieu une préoccupation majeure, cherchant l’accord plutôt que la rupture, tout en infusant dans le lieu sa vision picturale «contemporaine » par nature. Un équilibre délicat, permis par l’écoute du lieu et l’humilité du serviteur de la lumière.

« Verrier, mon métier m’a valu la chance de restaurer des églises anciennes. J’ai dû comprendre le passé -c'est-à-dire m’approprier ce passé, et cette appropriation est tout le contraire du pastiche, trop fréquent dans les restaurations-, me mettre dans le fil de l’œuvre ancienne que seule la création respecte et sert vraiment. Ce travail nouveau s’unit alors au passé en alchimie secrète, que j’appelle autrement, sans pouvoir l’expliquer, accord poétique ». (Henri Guérin - Extrait du catalogue de l’exposition au palais Galliera, Paris, 1976-)

Dans l’architecture ancienne, Henri Guérin a été peu à peu amené, par la place des fenêtres, à ordonner ses compositions sur des axes de symétrie.

Dans l’architecture moderne, la confrontation à des ouvertures carrées ou circulaires le conduit à pousser ce principe jusqu’à des symétries centrales parfaites.

Dans les compositions les plus récentes de l’artiste, les jeux sur les inversions de valeurs, qu’il affectionne, parviennent à produire des effets visuels spectaculaires. Très caractéristiques de sa manière picturale, allant de pair avec son travail sur les réserves, les traits de lumière qui surgissent entre deux touches colorées, parfois renforcés par l’emploi de lamelles de verre mises sur chant, donnent vigueur et relief aux compositions.

Le message de Chartres
Ce concept de valeur - foncé sur clair sur foncé, ou clair sur foncé sur clair -, qui charpente dans le vitrail une surface monumentale, est devenu l’une des clés de son travail. Il lui avait été révélé par le Père Éphrem au début de son initiation dans les années 1950, lorsqu’ils contemplaient ensemble les verrières de Chartres. La taille en larges dégradés sur les verres colorés, associée à une taille sans éclatements sur les verres clairs des fonds, touches et aplats, servent ces compositions basées sur les valeurs. C’est un travail de peintre, sa table de taille est son chevalet et ses dalles sa peinture.

Que ce soit dans des édifices anciens ou modernes, nombre de créations au sein de l’œuvre vitrail d’Henri Guérin instaurent un dialogue avec leur environnement en créant des vides au sein des compositions par jeux de transparences ou de translucidités. Il s’agit toujours d’une relation avec un paysage en arrière-plan qui rejoint alors sa source principale d’inspiration, la nature avec ses rythmes et ses harmonies, ou d’un lien direct avec l’architecture, lorsque l’œuvre doit s’intégrer dans un cadre préexistant.

« Accompagner la transparence avec des parois translucides ; cadrer les paysages, les accueillir ou les refuser ; ponctuer aussi les nécessaires structures des baies. » (Henri Guérin, « Harmonies des verres »).

De nouvelles tendances

Toujours au service des lieux, Henri Guérin sera conduit à créer des vitraux qui peuvent se caractériser les uns par une expression plus figurative, les autres par un style minimaliste.

Vers une approche figurative
La demande de ses commanditaires d’une symbolique lisible et non plus uniquement suggérée par des rythmes et des couleurs, l’oblige à trouver les moyens plastiques d’une représentation effective, tout en restant fidèle à son expression picturale. Mais il refuse une représentation s’étendant à toute la surface de la verrière, lui réservant des compositions de rythmes, de touches et d’harmonies en accord avec les thèmes suggérés, comme par exemple l’eau ou le vent.

C’est finalement une grande poésie qui émane des verrières figuratives de l’artiste. Son style suggestif plus que descriptif laisse le spectateur libre d’y découvrir les correspondances, les symboles infus, certains détails subtils, le prend sous son charme, avec l’émerveillement d’une âme d’enfant…

Tendances minimalistes
Deux familles de vitraux peuvent être incluses dans ces tendances minimalistes : l’une sur le plan pictural, regroupant les créations graphiques, monochromes en dalle blanche, et l’autre sur le plan technique, caractérisée par la suppression de joints de ciment, avec les œuvres que l’artiste nomme « verres collés ».
Les œuvres minimalistes correspondent à une réponse à un contexte spécifique et se retrouvent principalement dans deux cas de figure : en liaison avec des édifices modernes, eux-mêmes très sobres, le plus souvent lors de commandes par les architectes, ou en liaison avec l’architecture romane aux ouvertures étroites.

Le vitrail comme source d’éclairage par la couleur
Constituée d’œuvres de commande, dont les réponses varient suivant le contexte particulier de chacune d’entre elles, il émerge de la diversité de l’œuvre d’Henri Guérin , une grande unité d’ensemble.

La lumière est toujours captée, redirigée, canalisée à l’intérieur du vitrail qui devient lui-même source de lumière et sublime les harmonies colorées.

Textes extraits de l’ouvrage de Sophie Guérin Gasc, « Henri Guérin – L’œuvre vitrail », éditions Privat/Centre international du Vitrail, 2005.